La charge ne fut pas occupée plus longtemps par le V. M. Staimton qui, lui aussi, était obligé de reprendre le cours de ses voyages, et le 6 mai, 4 jours après son élévation à la présidence, il passait ses pouvoirs au F. Bradshaw, celui là même qui avait été créé Maître Maçon lors de la première Tenue régulière de la Loge. Ce second Maître avait initié deux profanes et conféré le troisième grade à deux membres de son Atelier.
Les premiers adeptes de la première Loge de Bordeaux étaient donc Anglais, les procès verbaux rédigés en anglais et les travaux accomplis dans cette langue. Ils pratiquaient le rite en usage en Angleterre.
L'immigration se développait à Bordeaux dans des proportions remarquables. Depuis 1725 les Flamands, les Allemands, les Hollandais qui y venaient en foule, fournissaient au commerce bordelais quelques uns de leurs plus brillants représentants. C'est ainsi que vinrent s'établir des familles qui s'implantèrent dans notre cité et y firent souche de bons bourgeois. Les Bethamm, les Schroder, les Schyler, qui furent de l' « Anglaise » vinrent à cette époque. L'Angleterre et l'Irlande nous envoyaient le verrier Mitchell, les négociants William Johnston, Thomas Barton, Denis, Mac Carthy et Abraham Lawton, alors que le Portugal nous fournissait David, Abraham et Moise Gradis les fondateurs de cette célèbre maison.
Le recrutement de la Loge se fit donc parmi les membres de la colonie anglaise qu'attiraient à Bordeaux une situation commerciale excellente, un port hospitalier et un climat particulièrement accueillant. Les navigateurs constituèrent les premiers éléments auxquels vinrent s'ajouter rapidement des commerçants et des bourgeois de Bordeaux. Peu à peu, l'élément anglais, forcément instable, fut remplacé par de bons citoyens bordelais. Ceux ci, devenus une importante majorité, décidèrent, le 8 septembre 1743, de travailler en français, tout en observant le même rite, et c'est depuis ce jour que les minutes de l'Atelier furent écrites en français.
La rédaction de ces procès verbaux, bien que régulièrement mise à jour est, pour la Loge Anglaise de Bordeaux, comme pour tous les Ateliers de cette époque, extrêmement laconique; on y voit que la Loge s'est réunie sous la présidence du Frère un tel, V.M.,aidé des surveillants X. et Y., que tel et tel F assistaient à la réunion, que l'on y a procédé à la réception d'un ou deux adeptes, ou, que l'on a élevé au deuxième ou troisième degrés les F.F. dignes de cet honneur. La Boette (sic) des pauvres est revenue avec une somme déterminée et scrupuleusement notée et cela jusqu'à nos jours ou presque, puisqu'il faut, pour voir la politique pénétrer timidement dans le sein de la Loge, arriver aux confins de 1880.
Peu d'incidents, peu ou presque pas de discussions, on accomplit le rite, on vote, on initie, on élève et souvent on se réunit pour un repas fraternel. On y trouve la trace de jolis usages, malheureusement abandonnés, tels que la distribution des gants, l'apport des chandelles pour l'éclairage. On y fait de gros efforts de charité, on y fonde ou subventionne des oeuvres philanthropiques et l'on termine toujours par une quête destinée à soulager quelques infortunes.
On a dit souvent que les premières loges constituées en France comprenaient une grosse partie de leurs membres recrutés parmi l'aristocratie des lieux où elle se fondait. Il n'en fut pas ainsi pour la Loge anglaise de Bordeaux. On en pourrait compter les membres dont le nom commençait par une particule. Il y avait, comme nous l'avons dit, beaucoup de navigateurs, et surtout des bourgeois appartenant aux commerces des plus variés, quelques artisans et un certain nombre de religieux du clergé régulier et séculier.
C'était la belle époque de Bordeaux. Le XVIIIe siècle fut un siècle de transformation complète pour cette ville qui prit, sous la direction de son grand Intendant, M. de Tourny, un essor que devait suivre parallèlement la Maçonnerie. Pendant tout ce siècle et jusqu'en 1870, tout ce qui à Bordeaux fut quelqu'un était membre de la Loge anglaise ou d'une de celles qui se constituèrent par la suite. On pourrait presque rétablir la liste des FF de ce siècle et du suivant en lisant les noms des rues de Bordeaux.