Les travaux de la Loge anglaise se sont continués. pendant deux cents ans sans interruption, et si, officiellement, elle parait avoir cessé de se réunir à certaines époques particulièrement troublées, nous avons la quasi certitude que, pendant ces périodes mêmes, ses membres trouvaient moyen de s'assembler sur des navires en rade, loin des oreilles et des yeux indiscrets. En quel lieu se réunit la Loge pour la première fois ?
Nous n'avons pas de document qui nous permette de le dire, probablement dans une hostellerie ou chez un traiteur comme il était coutume de le faire en Angleterre. Elle occupa divers locaux jusqu'au jour où elle put faire construire un Temple digne d'elle et de son Idéal, celui dans lequel elle se réunit encore aujourd'hui et que les vicissitudes des événements ont fait passer entre les mains d'une société civile mais qui abrite maintenant toutes les Loges de Bordeaux, quelle qu'en soit l'Obédience, à l'exception d'une seule: la Respectable Loge La Française et les Neuf Soeurs réunies qui a son Temple rue Mouneyra. Pourtant, un profane lisant les minutes d'une Loge bicentenaire, d'une cellule de cette société secrète, que l'on dit puissante et qui l'est, de cette assemblée d'hommes dont le rayonnement a créé l'état social actuel, serait bien surpris de voir combien les événements politiques et sociaux tiennent peu de place dans ces travaux.
L'Anglaise n° 204 qui, en deux cents ans, a vu la Régence, la Révolution de 89, le Premier Empire, ]a Restauration, la Révolution de 1830, la Monarchie de juillet, la Seconde République, le Second Empire, les guerres de Crimée et d'Italie, 70 et la Troisième République, qui a vu le peuple français conquérir peu à peu ses libertés politiques et sociales, ne porte pour ainsi dire pas trace de ces événements. Et pourtant on suit peu à peu l'évolution des esprits qui vont vers la lumière, et qui, bien que gênés par les tendances contemporaines, luttent pour s'affranchir et affranchir l'humanité.
Quand je dis toutes les Loges, je dois à la vérité d'ajouter que les rites de Misraïm et Martiniste qui ne sont pas reconnus par les Grandes Obédiences malgré leur incontestable titre d'ancienneté et de régularité ont un local spécial, ce qui veut dire que l'hôtel de la rue Ségalier abrite les R.L. du GO et de la GL, du DH et de la GLLR, cette dernière obédience seule reconnue par la G.L. d'Angleterre, Loge fondatrice et Mère de la Loge Anglaise qui travailla sous ses hospices jusqu'en 1875.
Chapitre deuxiéme
Nous allons nous efforcer de suivre pas à pas, dans l'ordre chronologique, la vie de cette Respectable Loge, de raconter les petites anecdotes, les incidents plus ou moins tragiques de son existence. Nous verrons tout ce qui est propre à la Loge, ce qui est en somme sa vie intérieure, puis nous nous occuperons de ses rapports et de ses démêlés avec les autres Loges de Bordeaux ou d'ailleurs, essayant de montrer en la justifiant cette sorte de morgue dont elle a toujours fait preuve et de faire ressortir sa dignité et sa noblesse. Nous verrons ses passages aux diverses obédiences, Ses discussions avec le Grand Orient que nous tâcherons de raconter aussi impartialement que possible.
Enfin, nous montrerons comment les idées ont évolué, comment cette Loge très religieuse, comme toutes les autres à l'origine, est devenue une réunion d'hommes, philosophes au sens étymologique du mot, pratiquant toutes les vertus maçonniques et faisant preuve, peut être encore, de ce je ne sais quoi d'aristocratique qui a toujours distingué cet Atelier des autres.
Si, de nos jours, la Maçonnerie semble assez bien vue par les Pouvoirs Publics, il n'en fut pas toujours de même. On peut même dire, qu'en général, depuis son origine, elle a toujours été suspecte aux yeux des divers gouvernements quelle qu'en fût la forme.